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Pour les Bretons du bord de mer, l'existence est un corps-mort où s'amarrent les rêves les plus fous.

Youen  Durand Youen Durand - carrosse

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Dès qu'il se retrouvait face à la grande gueule béante et épineuse de la bête, un frisson cannibale labourait son dos. Youen, le directeur de la petite criée de Lesconil, ne s'était jamais vraiment habitué à la présence sur l'étal de ce poisson hideux.

Il est d'ailleurs tellement laid et repoussant que les gens de mer le nomment "crapaud de mer" ou "diable des mers".

Mais heureusement pour le pêcheur, la queue de l'affreux est un met fort apprécié par le gourmet. Après un dépiautage en règle, on la plonge dans la cocotte en compagnie de petites carottes nouvelles, puis, une fois cuite, comme par magie, elle fait la belle dans l'assiette. Mais la baudroie, nom vernaculaire de l'espèce, reste avant tout une bête d'épouvante. Youen avait beau essayer de se raisonner, la simple vue de la bestiole provoquait en lui un malaise abyssal.

 

Depuis la lecture de la Bible et surtout du roman d'Herman Melville "Moby Dick", une terrible crainte le dévorait : celle d' être avalé à son tour par un monstre marin. Il était, chaque jour que Dieu fait, hanté par l'image de Jonas prisonnier au fin fond de l'estomac d'une créature marine. Cette obsession lanscinante lui taraudait l'esprit, surtout quand à la nuit tombée, il rentrait chez lui d'une démarche chaotique, en basculant péniblement son poids, à chaque pas, sur sa hanche valide. Et pourtant personne ne l'attendait à la maison, à part la solitude glacée du vieux célibataire. Il avait surtout hâte de retrouver la sécurité de son atelier, pour y troquer l'odeur entêtante et écœurante de poisson qui imprégnait ses vêtements contre celle de la colle Scotch, qu'il avait utilisée abondamment la veille et dont les effluves délétères et antalgiques, flottaient encore dans l'air.

Bien à l'abri dans son baradoz (paradis), il sifflotait un air hypnotique de musique celtique pour oublier les bourrades du vent d'hiver contre les persiennes  closes. L'acétate d'éthyle de la colle l'enivrait tout doucement et, alors, dans une sorte d'état second, il se retrouvait au pays des merveilles. Il s'était attelé cette année-là à une œuvre ambitieuse digne d'un conte de fées : un carrosse roulant sur le pavé de Versailles !

 

Pour les Bretons du bord de mer, l'existence est un corps-mort où s'amarrent les rêves les plus fous.

 

Artiste naïf ou as de la coquille ?

Youen  Durand Youen Durand

Lui, le Protestant, habitué à la sobriété et la rigueur du décorum vertueux du temple, il avait eu une révélation : la beauté naturelle des coquillages était une offrande du divin au bas monde.

Son imagination féconde avait trouvé cette matière abondante en bord de mer pour composer des tableaux. Il avait dû, pour y arriver, mettre au point ses propres techniques et adapter d'anciens savoirs comme l'art du pavage. Les charnières droites des huîtres hirondelles, si rares dans un univers où tout est courbe, étaient devenues une aubaine pour ce carreleur de la bagatelle ! La juxtaposition millimétrée de leurs coquilles nacrées donnait un résultat digne des plus belles mosaïques byzantines : comme celles qui illuminent les voûtes des baptistères.

 

Sur sa palette de peintre coquillier, il y avait entre autres, le bleu noir violacé des bigorneaux, le rose vif des jujubes, l'orange nuancé des tellines, le blanc immaculé des lucines, les multiples jaunes ochracés des palourdes. Et aussi tout un catalogue de reliefs et d'effets à employer à volonté : les côtes, la granulation, les stries, les zébrures, les peignes, le marbré, la lumière nacrée, les lignes concentriques. Sous sa main experte, les patelles se transformaient en tesselles, les gibbules en abacules, la nacre moirée en pâte de verre chatoyante. L'impeccable glaçure des porcelaines rose pâle des grains de café et des vernis au beau brun rougeâtre égalait celle de l'émail. Quelques siècles avant, Bernard Palissy, le Prince des céramistes, avait mis au point ses fameux émaux jaspés. Ils étaient une obsession pour Palissy : "Je me suis mis à chercher les émaux comme un homme qui tâte en ténèbres " . Youen, comme en écho, déclara à la fin sa vie : " Je cherche la clé du royaume des ténèbres et je ne l'ai pas encore trouvée".

 

Le coquillage est un morceau de lumière divine que l'on peut glisser dans sa poche.

 

On racontait dans les cuisines enfumées de l'arrière-port que les coquillages étaient les bijoux des âmes errantes des marins disparus en mer. L'absence du corps, déchiqueté et boulotté par les crabes, au-delà de la difficulté de faire son deuil, signifiait surtout pour les croyants, un obstacle à la résurrection.

 

Une même obsession chez Durand et Palissy : la lumière de la matière face aux ténèbres.

Il avait remarqué que les techniques qu'il mettait en œuvre pour réaliser ses œuvres intriguait les visiteurs. La prouesse de la réalisation prenait le pas sur le sujet traité, elle était disséquée et analysée par le public qui lui posait de nombreuses questions. Une pluie de compliments plus élogieux les uns que les autres, arrivés comme par miracle du ciel de la reconnaissance, lui tombait alors dessus.

Alors, lui, le modeste présentait chaque été avec gourmandise ses œuvres à la maison des associations de Lesconil. Mais ce n'était plus à proprement parler une présentation mais une ostension.

À défaut d'être un roi de la godille comme les autres jeunes gens du port du fait de son handicap, Youen était devenu un as de la coquille. Ou plus exactement, un artiste d'un genre nouveau : un prodigieux jongleur de bigorneaux.

 

L'artiste, est celui qui rêve d'être reconnu par le commun des mortels comme un maître talentueux. Il se voue à l'expression du beau  (du moins ce qu'il considère lui-même comme beau) avec l'espoir secret d'entendre sonner les trompettes de la Renommée. Il affirme sa présence au monde par des créations destinées a être montrées au plus grand nombre.

L'artiste dit "singulier" est différent, car il veut d'abord affirmer une présence dans son monde. Le sien, pas celui des autres. S'il crée des choses parfois étranges et inattendues et sème à la volée des graines de totem dans son potager c'est juste pour dire je suis là, bel et bien là. Pas pour qu'on l'aime et qu'on le flatte !

 

L'artiste naïf s'apparente aux artistes singuliers. Il emprunte sans peur des raccourcis dans la grande forêt de la création car il ne se soucie pas des loups de l'art prêts à le croquer tout cru pour une perspective ou une proportion maladroite. Comme un enfant, il trace sa route sur les chemins de traverse de la pensée magique. Rien ne lui est impossible, rien ne lui résiste, la raison des autres ne lui sert pas de boussole. Il navigue au vent portant de son inspiration en prenant surtout garde de ne pas se fracasser sur les écueils de l'académisme.

 

Le coquillage est solide, compact. On doit le couper pour le réduire pour l'adapter à une exigence car il ne sera jamais malléable comme la peinture à l'huile ou l'aquarelle. Pas de dilution, ni de fondu possibles ! Il faut penser avant tout en termes de masse, volume et rigidité et s'accommoder d'une gamme restreinte de couleurs. Pour augmenter la difficulté, Youen n'utilisait que les couleurs naturelles. Aucune dérogation, pas le moindre pigment falsificateur. Juste du papier mâché pour les structures et de la colle pour assembler. Avec ces critères restrictifs, réaliser des œuvres aussi ambitieuses relevait de la performance. L'artiste choisissait son thème par envie et  non pas en fonction de sa faisabilité technique. C'est là un des traits majeurs des créateurs un peu fous comme le Facteur Cheval ou Robert Tatin :  rien ne peut les arrêter quand ils créent. La diversité des sujets abordés par Youen le montre bien : L'hallali, Le Jardin d'enfants, La femme Papillon, Les musiciennes, La parade du paon et même, c'est assez inattendu, la mythologie grecque (Bellerophon monté sur Pégase terrassant la chimère). Certaines de ses œuvres rentrent directement en résonance avec celles du Douanier Rousseau :   "Scène de vie tropicale" ,"Liberté, les chaînes brisées" et  "Le Charmeur de serpent".

Une patiente orfèvrerie

Youen  Durand Youen Durand

L'activité solitaire et souvent nocturne de l'artiste singulier est une parenthèse heureuse dans la vie de celui qui trime dur chaque jour pour gagner son pain. Pour les marins du port de Lesconil, qui avaient peu à peu délaissé la lecture de la Bible, l'espérance passait maintenant celle de la presse révolutionnaire. Une fois lues, les feuilles de l'Humanité enveloppaient les carottes et les choux.

Pour l'artiste singulier, l'art est surtout un voyage. Échapper pendant quelques heures à sa condition difficile d'homme est une aubaine pour celui qui a de l'imagination. Pour Youen  c'était sans équivoque. Il prenait juste un petit remontant de temps en temps :  un pèlerinage artistique à Pont-Aven pour communier avec ceux qu'il considérait  un peu comme ses frères d'armes : les Paul Gauguin, Émile Bernard, Maxime Maufra, Paul Sérusier, etc. Il en revenait gonflé à bloc, prêt à continuer son grand œuvre.

Youen avait été tailleur de vêtements avant que le prêt-à-porter tue la profession. Puis il était devenu le responsable de la petite criée du port. Mais il n'avait pas oublié les fondamentaux rigoureux de son premier métier. Cette base technique l'avait bien aidé pour la réalisation de ses extravagances.

Elles lui demandaient  une énorme préparation en amont. Il devait se procurer les coquillages, les nettoyer, les trier, les ranger par genre, par taille, par coloris et parfois les tailler avant de s'attaquer au montage, au prix d'une patiente, très patiente, orfèvrerie.

Le radar de l'art

Youen n'apparaît pas sur les écrans du radar de l'art. Il s'est toujours refusé à vendre ses tableaux malgré quelques juteuses propositions.  Estimait-il tout que son art n'avait pas de prix ? Il avait choisi de rester à l'écart, de ne pas rentrer dans le grand cirque de l'art, par crainte d'y perdre son âme. Ses œuvres sont maintenant réparties entre sa famille, quelques proches et  la commune qui a bénéficié d'un legs à la mort de l'artiste. Grâce à la municipalité et à une association, son œuvre est de nouveau  montrée au grand jour pour le bonheur de tous.

Youen  Durand Youen Durand

 Au Pays d'Alice

Aller voir une exposition de Youen c'est comme pénétrer au Pays d'Alice. À moins de  :

 " Ne s'émerveiller de rien " comme Pythagore ou bien d'avoir déjà confié son âme d'enfant au croquemort, un voyage au pays de Youen Durand est un vrai délice, un remède contre le désenchantement. Les plus blasés trouveront cela pittoresque, les autres seront émerveillés.

Aux premiers, on peut rappeler que l'émerveillement c'est la fleur de la conscience.