Et si on vous disait que ces belles mains sont celles d'un étrangleur, les trouveriez-vous toujours aussi belles ?

Mains en prière - Albrecht Dürer

Ces mains, fines, sont belles, très belles. Décharnées, noueuses et sèches comme la ramure d'un arbre en hiver, ces mains, on ne les imagine pas, mais vraiment pas être l'instrument de Lucifer. Elles nous renvoient tellement à notre vulnérabilité, à notre fragilité humaine. Elles sont d'abord celles de la prière, du recueillement.

La prière c'est une vérité qui n'a d'existence que dans la tête de celui qui la prononce, et possiblement, dans celle de celui à qui elle est destinée. L'œuvre date d'une époque où la loi d'attraction n'avait pas encore été déballée des cartons de la mode et où Dieu semblait encore présider à la destinée des hommes.

Les chrétiens ont répandu cette façon de prier avec les mains jointes. Ce geste singulier qui s'inscrit dans le langage du corps trouve son origine dans la tradition juive.

 

Une belle légende accompagne cette œuvre

 

Albrecht Dürer, au sortir d'un improbable tirage au sort avec son frère, gagne le droit d'étudier l'art auprès des grands maîtres. Le frère se sacrifiera, il ira travailler à la mine pour financer les études d'Albrecht. Par contre, celui-ci, devra, à son retour, s'engager à payer celles de son frère.

Mais, quelques années plus tard, une fois revenu, il voit que le dur labeur de la mine a irrémédiablement abîmé les mains de son frère qui  ne pourra plus dessiner quoi que ce soit. En remerciement, Albrecht Dürer immortalise les mains meurtries de son frère dans un dessin.

Le sacrifice du frère est une évocation de celui du Christ, la légende vient conforter la renommée d'un artiste extrêmement talentueux mais aussi très religieux.

 

Notre perception est influencée par l'information.

 

Si ce dessin véhicule déjà par lui-même énormément d'émotion, la légende en rajoute une couche. Le geste de la prière est maintenant devenu commun, partagé aussi bien par les croyants que les non-croyants. Si on tourne naturellement les mains, les paumes vers le ciel pour recevoir, on les joint aujourd'hui pour former une antenne dérisoire afin de communiquer avec Dieu, son coach, son subconscient, son banquier, l'univers, ou son psychanalyste. On est même bêtement attendri quand on voit des animaux qui, à leur tour, semblent prier ! (les réseaux sociaux regorgent d'images de loutres avec les pattes jointes !). Le geste de la prière est maintenant hautement significatif.

 

Si on peut difficilement imaginer les mains fragiles du dessin de Dürer en train de serrer le cou d'un quidam ou même d'une volaille c'est que pour nos cerveaux les mains d'un étrangleur ont forcément l'apparence de battoirs et non celles d'une couturière. Á part chez Ubu, jamais un juré de cours d'assises ne pourra défendre un étrangleur en s'écriant  : "il a de si belles mains !", même si celles-ci sont effectivement belles.

Et pourtant c'est ce que déclarait le grand philosophe Heidegger à son confrère Karl Jaspers à propos des mains d'Hitler. Mais comment un homme aussi cultivé, grand connaisseur de la philosophie grecque, pouvait-il tenir ce genre de propos ? Comment pouvait-il faire abstraction de tout ce que pouvait véhiculer par ailleurs l'odieux personnage ?

 

Les monstres ont souvent de belles mains

 

Dans la peinture classique, les mains des monstres n'ont rien à voir avec celles d'halloween qui chaque année frappent à nos portes. On peut le constater dans le cauchemar de Goya ou de Füssli ainsi que le Ghost of a flea (fantôme d'une puce) de William Blake.Et même quand l'artiste contemporain Damien Hirst se rapproprie cette dernière œuvre pour créer son "Demon with Bowl", il lui donnera également de belles mains.

Dans les archives de la police, les anciennes fiches antropométriques ne s'attardaient pas sur les mains des asssassins, à l'exception, bien sûr, de leurs empreintes digitales.

On peut penser que les mains des membres de la Bande à Bonnot étaient semblables à  celles d'Arthur Rimbaud et de Verlaine (voir tableau de Fantin-Latour). Quant à celles de l'horrible Docteur Petiot (dont on trouve de nombreuses photos), on peut remarquer qu'elles ont l'air souple et qu'elles sont fines et assez élégantes.

 

Damien Hirst - Demon with Bowl

Notre perception est souvent accaparée par une information qui prend le dessus et masque la réalité des choses. Comme si le fait d'échapper à tout prix à la vérité était notre seul salut.

 

Entre le vrai et le faux, on choisit le faux pour ne pas bousculer nos certitudes.

 

Se mentir, c'est exister.

 

On devrait d'abord toujours chercher "à savoir" avant de porter un quelconque jugement de valeur. Si on ne sait pas, on ne devrait pas  être accusé de complaisance.

Si Heidegger fait focus sur les mains du Fürher, il occulte pas par ailleurs l'odieux personnage dont il partagera à un moment donné certaines de ses idées nauséabondes.

 

Changer les faits

 

"Quand on met quatre côté autour de faits, on change ces faits" déclarait le grand photographe Garry Winogara. Mais notre esprit ne doit surtout procéder de la sorte. On ne peut pas séquencer l'existence en une suite de clichés photographiques indépendants les uns des autres. Séparer l'un de l'ensemble est dangereux. L'ensemble doit rester toujours présent même en toile de fond et ne jamais disparaître pour satisfaire une idée préconçue.

 

 

Niais nous sommes, car nous ne pourrons jamais nous nier, même symboliquement.

 

 

Tout, absolument tout, est affaire de contexte

 

Ci-dessous, la célèbre photo prise par David E. Scherman trouve tout son sens par le contexte de sa réalisation. Si on ne le connaît pas, on passe complètement à côté de la portée historique et philosophique de cette photo prise par deux reporters de guerre  (dont le photographe et la  photographe modèle Lee Miller) dans la salle de bains du Fürher après l'effondrement du troisième Reich.

On est bien loin des baignoires et tubs de Pierre Bonnard alors que le sujet immédiat est exactement le même : une femme qui se lave.

David E. Scherman

 

 

Imaginons que l'on ne connaisse rien, absolument rien des intentions du photographe qui a pris cette photo. On se bornera alors à une lecture de surface, limitée surtout au thème central et éventuellement éclairée par les quelques indices disséminés par le photographe :

Une jeune femme (il s'agit de Lee Miller, ici modèle photo, mais par ailleurs correspondante de guerre au sein de l'armée américaine) prend son bain dans un décor "vintage". Des godillots (que l'on imagine crottés) sont posés au sol, bien en évidence. C'est une indication majeure, dûment complétée par un vêtement de drap grossier, plié et posé sur la chaise.

Cette scène n'est pas ordinaire, car dans une salle de bains, en présence d'une jeune et jolie baigneuse, on devrait trouver de frêles escarpins (et non des brodequins) et un joli peignoir de soie (en lieu et place d'une vareuse grossière). La photo nous indique bien donc quelque chose d'autre.

 

Le désenchantement du monde

 

La photo est toujours cannibale même quand elle n'est pas instantanée, à partir du moment où elle essaie d'être "vraie" dans sa mise en scène.

La féminité pour la féminité en elle-même n'est pas le thème principal comme dans les peintures de Bonnard. Ici la photo met la féminité en contrepoids d'une triste réalité.

 

On remarque à gauche la photo d'un homme en uniforme posé sur le bord de la baignoire, un peu comme une mise en abyme. C'est un indice majeur car il est totalement incongru de poser une photo sur le bord de la baignoire. Tout se met en place, nous sommes en face d'un rébus. Ce portrait est celui d'Hitler.

 

Le fossé entre cette photo et la série des baigneuses de Bonnard, illustre parfaitement  le "désenchantement du monde".

Pierre Bonnard

La photo de David E. Scherman est mondialement connue car elle dénonce, derrière un geste quotidien, l'horreur. On est loin, très loin,  des baigneuses de Bonnard dont la peinture était qualifiée de "bourgeoise" par ses contemporains. Sur la photo, le petit chien de Bonnard a été remplacé par des godillots. La joliesse du monde de Bonnard appartient à un autre monde, celui d'avant "le bruit et la fureur".

 

Le shampoing pique aussi les yeux du monstre

 

Par souci d'hygiène, le monstre se lave mintieusement et quand l'eau ruisselle sur son corps d'airain, il imagine qu'elle purifie son aura maléfique. Comme l'homme ordinaire, il se lave le matin de ses péchés de la veille.