ARTQUATIQUE : L'artiste et le monde aquatique

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Il écarquille les yeux. Il découvre en contrebas de la falaise un chaos de pierres chevelues échouées sur un lit de sable bordé par une immense flaque qui s'étale à n'en plus finir, jusqu'à jouer à touche touche avec le ciel.

 

La pensée de notre homme est encore balbutiante car elle est encore primaire.

Il est encore bien loin de pouvoir déclamer comme Charles Baudelaire :

 

La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.

 

Il suit des yeux les belles arabesques des oiseaux blancs, comme suspendus dans le ciel à un trapèze invisible. Il en oublie le dragon fantasque qui somnole sous la grande peau flasque. Il imagine que les longs doigts du vent qui passent dans ses cheveux stimule aussi l'échine du monstre, qui, par réaction, ondule. Ainsi naît la houle, spécule l'homme primitif, d'un frisson de dragon.

 

Face à la mer, ce monde nouveau, il éprouve des sensations inconnues. Étrangement, il ne ressent pas cette peur irrationnelle qui habituellement lui noue les tripes quand il entend gronder les grands fauves du ciel ou qu'il voit le silex tranchant de la lumière fendre la nuit. L'envie de découvrir ce nouvel eldorado est plus forte que tout. D'autant plus qu'il va très vite s'apercevoir que c'est un garde-manger bien garni. Une bonne raison pour ne pas avoir peur, tant qu'on reste au bord du bord. Il n'a qu'à se baisser pour ramasser des coquillages. Cette nourriture abondante va favoriser sa sédentarisation. Il en profitera pour donner des sépultures aux morts et mettre en place cultes et rituels.

 

Il va sillonner l'estran, et mettre le nez sur ce monde fabuleux aux créatures comestibles qui l'habite. Il va rapidement remarquer que la symétrie parfaite des coques des bivalves dont il se régale, tranche singulièrement avec le désordre apparent. Il en fera des parures : la coquetterie est l'expression d'une proto-conscience esthétique. La coquille est un artefact divin.

Pus tard, Aristote procédera à un inventaire minutieux des coquillages. Sa classification rigoureuse marque le début de la science. Mais pour l'homme primitif la coquille à d'emblée quelque chose de magique, de symbolique. On en trouvera (notamment des coquilles St-Jacques)  à l'intérieur des terres, à mille lieues de l'océan, dans des sépultures du mésolithique (Auneau). Elles seront également, fragmentées, pour parer les crânes des ancêtres (crânes de Jericho).

 

Il va découvrir un monde qui change à chaque marée. Il va lui-même à son tour, au fur et à mesure de ses découvertes , procéder à une classification inconsciente de tout ce qu'il voit, d'autant plus qu'il s'est sédentarisé. La comparaison est plus aisé. Au même endroit, au fil du temps, les choses changent. Á l'émeraude tranquille des criques, à peine moucheté ça et là par des paquets bruns d'algues, succède la danse sombre et saccadée des tempêtes. Il fait un apprentissage de la beauté par l'expérience.

Il remarque aussi qu'il peut facilement tracer des lignes et des courbes avec ses doigts sur le sable humide. L'art naît ainsi de l'étonnement et de l'amusement. L'apparition du pictogramme c'est le début du langage. Après viendra des graphies plus élaborées. Comme il peut effacer à loisir ses dessins dans le sable, il les refait à l'infini en essayant de multiples combinaisons. C'est le repentir qui fait progresser l'artiste. Il commence par reproduire les formes simples des modèles qu'il trouve facilement à marée basse, comme les étoiles de mer, avant de s'attaquer à des formes plus complexes. La dextérité vient avec l'exercice. Et un jour, comme Giotto enfant, il tracera peut-être à son tour avec un charbon sur la pierre des dessins de qualité (selon la légende, le peintre Cimabue aurait ainsi remarqué le talent précoce du petit berger).

Si l'étonnement de la nouveauté déconcerte l'homme préhistorique, il est immédiatement suivi par l'amusement. Peut-être partage-t-il  sans le savoir aussi cette constation de Goethe : « Ce que je n’ai pas dessiné, je ne l’ai pas vu».

L'homme n'a pas encore de vision esthétique vraiment construite, mais il s'aperçoit qu'il est conscient des formes.

il cherche d'abord à s'en saisir comme on saisit un objet, pour en disposer par la reproduction. Un jour, bien plus tard, il se rendra compte que la mer est une "fabuloserie" propice aux rêveries.

Grotte de la Pileta

Seulement une dizaine de poissons ont été recensés dans l'art pariétal alors que les grottes ornées regorgent de représentations d'animaux, du grand-duc à l'ours en passant par le rhinocéros.

Les parois rocheuses étaient plus qu'un simple carnet de note. Si les représentations ne sont pas complètement fidèles, elles sont surtout  évocatrices. Le dessin d'un animal est avant tout une interprétation (ventre renflé, pattes courtes). L'homme préhistorique ne représentait pas sytématiquement les animaux de son environnement, il opérait un choix sélectif. Il n'y a pas, par exemple, de peintures représentant des rennes à Lascaux, alors qu'il était abondant.

Mais comment l'homme de la préhistoire a-t-il pu représenter à la lueur tremblante des torches au fond des cavernes des animaux imposants, voire féroces ? Si Audubon, le célèbre peintre-ornithologue, chassait lui-même au "petit plomb" les oiseaux qu'il remettait "sur pattes" avec du fil de fer pour en faire des modèles convenables, l'homme préhistorique devait procéder à une observation (parfois réalisée au péril de sa vie) pour réaliser de mémoire ses peintures. Pour certains spécialistes da la préhistoire, il les  peignait lors de transes chamaniques. Pour communiquer avec l'esprit de l'animal ?

 

 

 

Abri du Poisson - Saumon gravé et sculpté en bas relief

Mais qu'est-ce que l'art ? Picasso disait "L'art commence où le réalisme finit." Au paléolithique, la reproduction picturale (qui pourrait conditionner et codifiée par des exigences rituelles) passe obligatoirement par l'emploi de techniques résumatives (charbon de bois, hématite, gravure au silex, etc.), et compose constamment avec les irrégularités du support (fissures, aspérités, etc.). Le creux, la protubérance, le renflement, la boursouflure, tout sert à créer du volume. Les sillons dans la pierre soulignent les traits, l'alvéole et le rognon de silex deviennent des yeux. Le geste créateur doit composer et s'adapter en permanence avec les irrégularités du support minéral. Il passe de la caresse du pigment étalé avec les doigts à la percussion agressive d'une pierre pour piqueter la surface. Il est difficile de déterminer au travers des œuvres qui nous sont parvenues, la part d'intuition et de hasard qui les anime.

L'absence d'une technique totalement élaborée et maîtrisée conduit obligatoirement le dessinateur à un dessin rudimentaire qui, de fait, échappe au réalisme. Mais si pour l'homme primitif le but premier est de s'approprier l'esprit de la chose par la représentation, ce qu'il fait porte le germe de l'art.

 

L'univers marin et les artistes

Le bleu de la mer

 

La mer est souvent bleue, d'un bleu parfois retors, mais raccord avec les caprices de la météo. La mer est toujours tirée à quatre oursins. C'est une élégante qui sait être désirable même quand elle pique des colères carabinées. Une fois calmée, la drôlesse sait se faire pardonner. Elle en fait des tonnes, se vautre dans la pétole, se farde de gris azuré, roule de la vaguelette de mauviette comme une courtisane  ses hanches. Elle vous offre même des bouquets de varech sans queue ni tête qui s'échouent mollement sur la plage.

La mer c'est un peu "le sujet phare" du peintre paysagiste, amateur ou professionnel. Le précurseur du genre, Joachim Patinir, l'intègre, dès le début du XVIe siècle, dans ses œuvres panoramiques et poétiques.

Elle deviendra ensuite un sujet à part entière comme chez Winslow Homer (XIXe).

Patinir - Paysage aves Saint-Christophe

 

Les Algues

Ci-dessous, le cyanotype, de la botaniste Dictyota Anna Atkins (1799-1871) est d'abord une reproduction à vocation scientifique. Mais cet antique procédé photographique monochrome n'est plus utilisé de nos jours que par des artistes. La reproductibilité qui découle de ce procédé est modificatrice du contexte tout en respectant la forme de l'objet représenté. La réalité est donc modifiée, elle donne ainsi le quasi-statut d'œuvre d'art à un herbier. La dominante bleue de cette reproduction de l'algue brune Dictyota dichotoma en fait un objet très contemporain.

La beauté foisonnante et souple des algues est remarquable. C'est un sujet éminemment graphique qui a été sublimé par des artistes comme Jean Francis Auburtin et Mathrin Méheut. Ils ont ausculté le monde marin dans ses moindres détails et l'ont propulsé magnifiquement sur le devant de la scène artistique.

Mathurin Méheut - Laminaires

Le Poulpe

Les marins  l'appellent poulpe ou pieuvre,  la science céphalopode, la légende Kraken. Les matelots anglais le nomme aussi "Devil-fish" (Poisson-Diable) ou "Blood-Sucker"  (Suceur de sang).

Ce martien des océans, est un expert en camouflage. Il épouse le décor marin à la perfection pour passer inaperçu. Il surprend ainsi sa proie qu'il entoure de ses tentacules et qu'il immobilise à l'aide de ses nombreuses ventouses.

Les artistes de l'antiquité l'ont reproduit sur de nombreuses poteries et sur des objets en métal précieux. Le poulpe a un extraordinaire potentiel graphique.

Minoan Octopus Jar Palaikastro- Greece
tasse (tholos) - Dendra - art mycénien

De même que Raoul Dufy  au XXe.

Le poulpe -Raoul Dufy

 

 

 

Jetant son encre vers les cieux,

Suçant le sang de ce qu'il aime

Et le trouvant délicieux,

Ce monstre inhumain, c'est moi-même.

 

- Guillaume Apollinaire -

 

Le terrible KRAKEN !

Pierre Denys de Montfort- Octopus

La Méduse

Dans la lumière diffuse des eaux marines, la méduse épouse le courant comme une bulle diaphane qui monte au firmament. Cette plante animale à des allures d'ombrelle, comme celles des tableaux de Renoir. Mais on la trouve assez rarement en tant que telle chez les artistes peintres.  Ils l'intègrent plutôt dans des panneaux décoratifs en tant qu'élément constitutif (Mathurin Méheut). Mais elle inspire aussi des écrivains comme Paul Valéry.  

 

 

Des êtres d'une substance incomparable, translucide et sensible, chairs de verre follement irritables, dômes de soie flottante, couronnes hyalines, longues lanières vives toutes courues d'ondes rapides, franges et fronces qu'elles plissent, déplissent ; cependant qu'elles se retournent, se déforment, s'envolent, aussi fluides que le fluide massif qui les presse, les épouses, les soutient de toutes parts, leur fait place à la moindre inflexion et les remplace dans leur forme.....

Mais aussitôt elle se reprend, frémit et se propage dans son espace et monte en montgolfière à la région lumineuse interdite où règnent l'astre et l'air mortel.

 

Paul Valery - Degas Danse Dessin

 

La méduse - Raoul Dufy

 

 

Méduses, malheureuses têtes

Aux chevelures violettes

Vous vous plaisez dand les tempêtes,

Et je m'y plais comme vous faites.

 

- Guillaume Apollinaire -

Crustacés et Coquillages

Le crustacé, comme la coquillage, est incontournable dans l'art. Ce sont même les pierres angulaires de la "Still Life" (vie silencieuse) Hollandaise et Flamande. Ils ont une forte charge symbolique qui sert pleinement une peinture morale et philosophique.

Le crabe et le homard marchent à reculons, ce qui symbolise la déviance morale. Tous les deux muent, ce qui renvoie à la renaissance (résurrection). Les coquillages (souvent un nautile) sont là pour évoquer la perfection divine.

De Heem

 

 

La bataille du crabe et du singe est un conte ancien du japon très souvent illustré.

Monkey and crab - Japon

 

 

Le crustacé est un sujet de choix pour Bernard Buffet. Son style expressionniste fait de griffures sèches et cassantes s'accorde à la perfection avec la forme anguleuse des crustacés.

Bernard Buffet - Nature morte au crabe

Les poissons et mammifères marins

Parmi les magnifiques fresques de Cnossos (XV° ou XVI° siècle av. J.C - période minoenne - Grèce), il y a celle des dauphins. Elle décorait la chambre de la reine qui devait assurément faire de beaux rêves aquatiques.

Fresque de Cnossos

 

 

Comme sorti d'un rêve aquatique, le Poisson d'or de Paul Klee.

Paul Klee - Poisson d'or

La peinture polychrome de Jakuchu (1716-1800)  est celle d'un bouddhiste respectant scrupuleusement toute forme de vie.

Jakuchu

 

 

La raie est un sujet souvent repris par les artistes (Tal Coat, Soutine, Chardin)

La raie - Francis Pierre
La raie _ Chardin