Des marelles métaphysiques

À Kérity, petit port de pêche du Finistère sud, le peintre pastelliste Jean-Yves Le Marc chalute dans son inconscient des images qu'il accroche aux cimaises comme des pavillons de poupe. Son art se balade entre abstraction et figuration sous la forme de marelles qu'il arrange à sa façon. D'un malicieux et artistique saut à cloche-pied, l'artiste passe d'une case à l'autre pour y déposer des couleurs inspirées qu'il tire de sa besace. Si ses marelles sont évocatrices, elles allient avant tout à la simplicité rêveuse de l'enfance, une présence au monde d'une profonde densité. En cela, elles sont métaphysiques.

 

Des navires extravagants

Jean -Yves Le Marc

 

 

Jean-Yves Le Marc dessine hardiment des navire extravagants aux cheminées ronflantes, des tours pas vraiment génoises en Iroise, des cabanes en Cocagne du nord et des soldats de plomb au sommeil d'or.

Des couleurs qui appellent à la gourmandise

Jean -Yves Le Marc

 

Il colore les cases de ses marelles au pastel gras. Sans hésitation, le rouge grenat du drap des uniformes d'antan côtoie l'ocre blond des biscuits de mer, le bleu d'été se frotte aux fumées blanches de l'hiver, le bitume sucré de la nuit se réchauffe avec le brun chaud des biscuits à thé. Il remonte aussi à bord de sa palette tous les gris changeants des perles de Macao. Toutes ces couleurs  appellent à la gourmandise d'une part de gâteau. Il convient juste d'en souffler les bougies pour que vienne l'offrande d'un périple poétique.

Des contenants dont le contenu nous est inconnu

Jean -Yves Le Marc

Ses porte-conteneurs sont chargés à ras bord de contenants dont le contenu nous est inconnu. Ces murailles flottantes sont imposantes comme les citadelles qui gardent les terres d'un roi jaloux. On pense avant tout à celle du Désert des Tartares où le lieutenant Drogo  attend désespérément et vainement qu'enfin quelque chose se passe.

L'attente est d'ailleurs quelque part un des thèmes obsessionnels de l'artiste. L'attente de la vigie au sommet du phare, du soldat de plomb dans sa boîte de carton bouilli, du matelot à bord du cargo et celle du guetteur perché en haut de sa tour.

 

Un jeu d'ombre et de lumière se dégage de ces œuvres énigmatiques. Elles renvoient  à  Giorgio de Chirico qui déclarait :

 

"C'est cette même tranquille et beauté de la matière qui me paraît "métaphysique" et les objets qui, grâce à la clarté de la couleur et grâce à l'exactitude des volumes, se trouvent placés aux antipodes de toute confusion et de toute obscurité me paraissent plus métaphysiques que d'autres objets."

Des lettres et signes mystérieux

Jean -Yves Le Marc Jean -Yves Le Marc

 

 

L'artiste  éparpille sur ses fonds, à  l'endroit, à l'envers, d'une manière à peine appuyée, des lettres et signes mystérieux. Il faut d'abord y voir de la malice,  à la manière d'un Cy Towmbly, plus qu'une magie intime. L'alphabet sacré de la Kabbale et ses fabuleux pouvoirs ne sont là que des confettis jetés dans le vent de la création. L'impénétrable  est d'abord poétique

Quand les grands esprits se rencontrent

Je suis reparti de la belle exposition de Jean-Yves le Marc  au Centre des Arts André Malraux  à Douarnenez  avec une impression forte : sa proposition allait bien au-delà de la peinture dite de bord de mer et si elle s'amarrait à couple le long du grand navire des arts c'était à l'aide d'un lien profond issu d'une corderie souveraine. Son travail sur la matière picturale, son orchestration des formes et des couleurs étaient bien plus qu'une affaire de flatterie immédiate de la rétine, tout cela débouchait sur une universalité partagée.

 

L'exemple de la similitude entre ces deux œuvres est frappante. La première est de Jean-Yves le Marc, la deuxième de Piero Della Francesca. L'artiste puise souvent son inspiration dans un ailleurs qui dépasse apparemment le simple champ de conscience

Jean -Yves Le Marc Jean -Yves Le Marc -Piero Della Francesca

Nez pointu et don de double vue

Nos deux personnages ont un nez pointu. Le peintre du  Quattrocento

avait choisi de représenter son sujet de profil car celui-ci s'était retrouvé éborgné à la suite d'un tournoi. La petite histoire nous raconte qu'il se faisait limer le nez afin d'accroître le champ de vision de son œil valide. Pour sa part, Jean-Yves Le Marc gratte, lime, triture ses dessous pour faire vibrer la matière et élargir également sa vision. C'est son don de double vue.

Le peintre Serge Poliakoff  avait découvert  après avoir gratté en cachette la peinture d'un sarcophage égyptien du British Museum  que les couches successives donnent vie à la matière par transparence  grâce à la superposition des couleurs.

La démarche de Jean-Yves Le Marc est similaire  :

 " je pose sur ma toile pastel gras et mines de plomb. Ensuite, c'est comme un rituel. Je pose une couche de couleur que je gratte avant de la recouvrir d'une autre teinte".

Jean -Yves Le Marc

Clouer la couleur à la surface par la forme pour en montrer toute la splendeur

On peut toujours  regarder en deçà et au delà, mais nul ne peut voir les choses telles qu'elles sont. L'artiste sent la couleur qui vibre sous ses doigts comme le cœur qui palpite sous la peau, mais, le paradoxe, c'est qu'il doit, comme un entomologiste avec le papillon, l'épingler à la surface, pour, par la forme, en montrer la profondeur insondable..

Jean -Yves Le Marc