Photo Francis Pierre

Le nuage est un transformiste

 

Le  nuage est un transformiste. Un incorrigible transformiste dont le lent numéro fascine.

Tel un matamore, il bout parfois à gros bouillon dans la marmite du ciel ou bien, il s'effiloche sur l'azur comme une barbe à papa. Le nuage est une autotamponneuse molle qui se déplace au gré des vents d'altitude et se mélange avec tout ce qu'elle percute. Cela donne des noces de coton (sans la moindre copulation). Elles donnent parfois  naissance à un sombre cocon qui ne supporte pas la moindre friction : l'orage. Le nuage est toujours surprenant. Il aime autant glisser comme le lait sur le café, se faire discret comme un voile que s'agglomérer en une épaisse pâte grisâtre. C'est le tartino grumulus des jours maussades.

Le nuage n'a pas besoin des artifices du maquillage ou du tatouage, ni de gonfler du jabot comme l'oiseau, pour séduire. Son accouplement est une fusion totale. Il s'oublie totalement dans l'autre pour ne former qu'un. Pour cet éternel adolescent, qui se déplace souvent en bande, l'évanescence est la seule raison d'être.

Mais le nuage, contrairement aux apparences, est respectueux de l'ordre des choses. Il sait souvent être sage comme une image. Il se range alors sagement derrière ses congénères, à la queue leu leu. Les membres de cette légion bien ordonnée qui file pacifiquement vers l'horizon ne s'autorisent de temps en temps qu'un petit arrêt pipi.

Les grands jours, le nuage nous joue sa version de la "Jérusalem céleste".

 

 

Photo Francis Pierre - Jérusalem céleste -

Aucun jugement imaginaire

de forme,

Les nuages

 

Jack Kerouac - Le livre des haïkus

 

Nuage Photo Francis Pierre - Le nuage et l'ange

Il est parfois si petit qu'il paraît perdu dans l'azur.

C'est alors une monture de choix pour l'ange.

"Impossible d'imaginer un petit nuage qui disparaisse en tombant. le petit nuage, le nuage léger est le thème d'ascension la plus régulière, la plus sûre. Il est un conseil permanent de sublimation"  - Gaston Bachelard - L'air et les songes.

 

 

La grande houle du ciel a inspiré de nombreux artistes des siècles passés comme John Constable, Eugène Boudin ou encore Jacob van Ruisdael. Ils en ont même parfois fait un sujet à part entière. Ces artistes auraient pu se contenter de considérer le nuage comme un élément de décor, un accessoire à bon compte mais ils lui ont donné le premier rôle, celui de l'émotion et de l'interrogation métaphysique. Chez les peintres de la Renaissance comme Andréa Mantegna ou Le Corrège, il sert d'abord la narration religieuse

Jacob van Ruisdael

John Constable

 

On sait qu'une œuvre d'art peut susciter plus de pensées que celles qui y sont contenues à l'origine. Encore faut-il que l'artiste titille le spectateur dans son jardin des sens.

Le nuage, dont une des principales caractéristiques est d'appartenir à personne, est, pour le rêveur, l'antichambre des mondes célestes.

 

 

Heureusement, le nuage est à tout le monde.

Essayez donc d'en glisser un dans votre porte-monnaie.

 

 

"Partout des pancartes interdisaient aux Juifs les petits chemins menant à la nature.

Mais au-dessus de ce bout de route qui nous reste ouvert, le ciel s'étale tout entier "

 

(Etty Hillesum - 1942)

 

 

 

 

Eugène Boudin

 

 

 

 

 

Le nuage n'a  pas d'âge, il peut glisser d'un tableau à un autre sans anachronisme

Konrad Krzyzanowski

 

Dans le ciel, le nuage à souvent l'allure souple et trapue d'un grand fauve cotonneux.

Ce solitaire qui, volontiers, ose l'osmose, ne pousse jamais le moindre feulement, excepté les soirs d'orage. Le nuage n'est pas un grand bavard, mais son insoutenable légèreté exprime l'impermanence de nos vies. Mais, elle nous laisse supposer un ailleurs au-delà des choses.

Pour qui a un appétit spirituel, le nuage est un mets de choix.

Photo FP -chemin mènent et nuages
Paul Marrot
Photo de Willem de Mik Photo - Willem de Mik