" Car rien n'a de sens en soi, mais de toute chose, le sens véritable est structure"

- Saint Exupéry -

 

Cette citation est écrite au marqueur sur le frigo du petit studio qui sert d'atelier à Philéas.

Je l'ai rencontré à un vernissage. J'étais  alors coincé sous le feu nourri d'un jacasseur. Philéas m'a délivré en passant à portée de voix. Il avait l'air de s'ennuyer ferme. J'ai rebondi sur cette fulgurance du clone d'Audiard qui me tenait la jambe depuis dix minutes :  "les artistes pleurent toujours dans les jupes de Dieu",  pour l'interpeller en lui demandant :

 " Vous saviez que les artistes sont des pleureuses ? "

Il me répondit d'un "non" embarassé. Il semblait gêné qu'on lui adresse enfin la parole.

J'ai profité de sa réponse pour engager la conversation. Je me suis présenté en tant que critique d'art. Il se présenta en retour :

"Je m'appelle Philéas"

Il avait vraiment l'air d'un clown triste avec ses croquenots moelleux façon sponge cake. Ils étaient recouverts d'une fine pellicule de poussière sableuse. Son costume noir était informe. Son style low cost dénotait franchement avec celui du pack bourdonnant des" happy few" qui s'agglutinait devant le buffet. J'ai engagé avec curiosité la conversation avec lui car il ne semblait pas vraiment être dans son élément

Il m'a, alors, rapidement avoué qu'il était croque-mort dans la vie et qu'il n'était là que parce qu'il avait rencontré le jour même la stagiaire de la galerie à l'enterrement de son grand-père. Elle lui avait demandé, quand, frigorifiés entre deux tombes au cimetière, ils attendaient le fourgon funéraire, si son travail n'était pas trop déprimant. Il lui avait confié, un peu bravache que la nuit il peignait en loucedé et qu'il convoquait les morts du jour pour qu'ils l'inspirent. Cela pouvait être aussi bien, Robert le charcutier, Gérard le carossier que Germaine l'infirmière revêche. Peu importe, ils venaient toujours le rejoindre dans son atelier, à pas feutrés, avec l'humilité et la timidité des gens passés de l'autre côté.

 

Intriguée, Marie, la stagiaire sans avenir, l'avait alors convié à passer à la galerie pour le vernissage de l'artiste Grado Del Pré.

 

Il me proposa tout de suite d'aller chez lui, deux rues plus bas, voir son travail. Il me dit, en jetant un regard consterné autour de lui : oublions "les riens à dire", allons boire un p'tit HUB chez moi. C'était son cocktail maison.

- "Un cocktail atomique" me dit-il pour m'allécher.

- "Bien meilleur que ce champagne de fin de race qu'on nous sert ici".

C'est vrai qu'il était fameux son "Hub" : trois doigts de Havana Club, deux de Manzana, un trait de Pisang ambon, le tout allongé d'un nectar de noix de coco et de jus d'ananas. On en a siroté quelques uns tout en parlant de sa vie, de son approche de l'art, de son obsession de la mort, et de ses espoirs. Il avait innocemment présenté ses premiers tableaux  à un galériste, qui, tout en jetant dédaigneusement un œil à ses tableaux lui avait craché à la gueule :  " du pastel gras ! Et de plus, mon ami, vous avez la main lourde, très lourde ! Mon cher, on est maintenant à l'ère du Weight Watchers."

 

Philéas avait commencé par exercer dans sa jeunesse la profession de plumassier. Il y avait un atelier de plumasserie tenu par deux vieilles filles au premier étage de son immeuble. Elles s'étaient prises d'affection pour le bambin qui dévalait comme un fou l'escalier C.  Jusqu'à le prendre à l'adolescence en apprentissage. Jeune adulte, il allait après le travail lever de la fonte au Spiro, le club de gym du quartier, pour se fabriquer des biceps en acier. Philéas était le jour, un Figaro juvénile qui assemblait à l'atelier des plumes colorées qui le soir se transformait en un Rambo d'opérette qui soulevait, entre deux soupirs suants, des haltères lourdingues. Déjà le grand écart. À la retraite des deux femmes, la production de l'atelier avait été délocalisée par le repreneur, il s'était retrouvé au chômage. Il avait alors trouvé un travail de commercial  chez  Kaclos, un marchand de portail. Il était devenu un pro de la clôture en PVC. Et c'est là que tout a commencé.

Philéas avait développé un petit talent de dessinateur en tant que plumassier. Il réalisait des esquisses avant de passer au prototype. Il travaillait pour des revues du music-hall et des grands couturiers. La plumasserie est un métier qui demande précision, concentration et débrouillardise. C'est en mettant en avant toutes ces qualités qu'il avait décroché un job chez Kaclos. Pour vendre des portails.

 

 

De la vanité des clôtures - Philéas

Son dessin s'éloignait des standards du dessin industriel.  Il était trop "artistique" au dire du responsable du bureau d'études. Quand Philéas lui donnait ses croquis pour la mise en fabrication d'un portail, il se moquait toujours un peu de lui. Ses collègues le surnommaient ironiquement "Portaillo" en référence à Picasso. Un jour, un de ceux-ci, que sa femme avait traîné au musée d'Orsay le dimanche, lui rapporta une carte postale dont le sujet principal était une barrière, une simple barrière. Une reproduction d'un pastel de Ker-Xavier Roussel. Ce fut un déclic. Il réalisa  alors qu'on pouvait faire passer plein de choses avec un sujet à priori ingrat.

Ker Xavier Roussel - La barrière

Dès lors il s'intéressa  de plus près à l'art. Il fut notamment époustouflé par l'art de Morandi. Un art puissant à la prodigieuse économie de moyens. Puis il trouva effectivement quelques peintures où apparaissaient des barrières. Entre autres, "Bonjour Monsieur Gauguin" de Gauguin, "la pie" de Monet, la barrière fleurie de Sérusier. Il écarta de ses recherches les murs compacts comme celui de "la Barrière de pierre" de Riopelle et les simplifications sculpturales des minimalistes. Il voulait de la barrière, de la barrière ajourée, celle qui sépare, mais qui laisse néanmoins passer le regard, l'espoir d'un ailleurs. Il comprit alors que si la structure est bien le sens de toute chose, elle ne doit en aucun cas s'ériger comme un mur infranchissable.

Les Gisants - Philéas

Output, input

 

Pour Philéas, tout devint alors évident. Tout s'organise autour d'un axe. Le battant sur ses charnières, la plume sur le rachis, le squelette sur la colonne. On pousse, on ouvre, on ferme. Ça pivote, on entre, on sort.

 

Output, input.

 

Rien d'autre à chercher, à imaginer, à supputer, à déduire, à induire, à ruminer. C'est ce que Philéas appelle l'exigence axiale.

 

Pour lui, l'artiste doit se conduire comme une danseuse de pole dance. Ne jamais quitter la barre. Pour ne pas se retrouver perdu comme une quiche sous le regard des mateurs.

 

Philéas  pousse le portillon d'un jardin pour peindre la vie.

Philéas - La forêt des arbres noirs -