é pericoloso sporgersi

                                  È pericoloso sporgersi :                        de l'autre côté de la vitre, sur l'autre rive

D'ordinaire, quand l'étoile du Berger brille, l'enfant dort à poings fermés dans son lit. Mais pour le retour des vacances d'été, contrainte par des horaires de train inadaptés et des questions d'organisation domestique qui relevaient  presque de la stratégie militaire, la famille, pragmatique, dérogeait à cette règle.

 

Dans la pénombre crépusculaire, les longs coups de sifflet de la locomotive donnaient enfin du relief à des plaines sans audace. Comme les autres enfants, je passais la plus grande partie du voyage dans le couloir de la voiture qui se transformait vite en un canyon du Far West. Les plus jeunes s'agglutinaient en grappe mouvante, le nez collé à la fenêtre pour regarder le paysage défiler. Les coudes des plus grands qui se coursaient à tour de rôle, meurtrissaient au passage les chairs tendres et bronzées et bronzées des petits.

 

Chahutés par les nombreux soubresauts provoqués par les aiguillages, excités par l'odieuse symphonie métallique qui accompagne tout train en mouvement, nous nous suspendions à la barre de maintien qui courrait le long des fenêtres du couloir. On profitait de cet exercice simiesque pour s'essayer à lire ou déchiffrer (selon son niveau de  lecture) la petite plaque métallique informative apposée au bas de celles-ci. On devenait tout d'un coup, comme par miracle, polyglotte. È pericoloso sporgersi c'était bien plus exotique que de "ne pas se pencher au dehors" et ça claquait fort comme une bulle de la bande dessinée Blek le Roc

 

Puis le train traversait un grand champ de cubes sombres blottis les uns contre les autres. On venait d'entrer à grande vitesse dans ce qu'on appelle la grande couronne ou grande banlieue parisienne. L'ensemble était saupoudré d'une guirlande lumineuse : une fée généreuse avait déposé les mille et un éclats étincelants de son collier d'ambre sur les toits. Ces lumières de la ville qui brillaient au loin provoquaient en moi une profonde angoisse. Je  voyais chacune d'elle comme un cocon familial abritant des êtres se serrant autour d'une la table. Je ressentais alors un trouble profond car je venais de réaliser que je ne pourrai jamais les rejoindre. La vitre du train était une barrière infranchissable, elle m'interdisait définitivement l'accès aux mondes parallèles. Et si j'étais là,  bel et bien assis dans cette aventure de l'existence ici et maintenant, c'était sur un strapontin de fortune (qui, un jour bien sûr, se transformerait en siège éjectable). Je venais de prendre douloureusement conscience que j'avais quitté ma famille d'âmes et que j'étais seul au monde.

 

Dès l'arrivée, on troquait dès le boulevard Montparnasse, la fraîcheur océane et l'air iodé des vacances d'été contre une surprenante touffeur aux parfums d'hydrocarbures et d'épices urbaines. Ensuite, une fois les habitudes retrouvées, la vie reprenait  son cours.

Ce train des émotions,  comme celui d' Alain Bashung  (La nuit je mens/ Je prends des trains à travers la plaine ) ou de Léo Ferré (Âme, te souvient-il, au fond du paradis, De la gare d’Auteuil et des trains de jadis - d'après Verlaine) n'a jamais trouvé son terminus dans ma tête. Au gré des nombreux arrêts en gare sur la route de l'art, j'ai découvert les spectaculaires et intrigantes lumières des "infinity mirrors" de Yayoi Kusama. Elles m'ont interpellé : elles sont pour moi, celles de l'autre côté de la vitre, sur l'autre rive.

 

"L'art, c'est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art" dit Robert Filliou.

D'où ce Divali intime élaboré à partir d'un travail photographique pour rendre ma vie plus intéressante que l'écho du passé.

 

 
 

 

 

 

 

 

DIWALI 2 série : DIVALI 2
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DIWALI 7 série : DIVALI 7