é pericoloso sporgersi

  È pericoloso sporgersi :

ou comment j'ai retrouvé la trace d'une vie antérieure.

 

 

 

L'âme peut-elle être rassasiée par une seule et unique vie ?

 

 

J'ai le sentiment depuis l'enfance d'être séparé de ma famille d'âmes.

 

D'ordinaire, quand l'étoile du Berger brille, l'enfant dort à poings fermés dans son petit lit de fer. Mais pour le retour en train des vacances d'été vers Paris, contrainte par des horaires inadaptés et des questions d'organisation domestique qui relevaient presque de la stratégie militaire, notre famille, pragmatique, dérogeait à cette règle.

 

Les longs coups de sifflet de la locomotive donnaient du relief à des plaines sans audace. Je passais, avec les autres gamins, la plus grande partie du voyage dans le couloir de la voiture qui devenait une piste où jouer. Nous nous agglutinions, à tour de rôle, en une grappe mouvante, le nez collé à la fenêtre, pour regarder le paysage défiler. Les coudes des plus grands, qui se coursaient inlassablement dans cet étroit canyon, meurtrissaient au passage les chairs tendres et bronzées des plus petits.

 

Chahutés par les nombreux soubresauts provoqués par les aiguillages, excités par la bande-son cacophonique qui accompagne tout train en mouvement, on se suspendait à tour de rôle à la barre de maintien qui courrait le long du couloir. On profitait de cet exercice simiesque pour, selon notre niveau de  lecture, lire plus ou moins rapidement la petite plaque métallique informative apposée au bas des fenêtres. Par miracle, on devenait tout d'un coup polyglotte ! È pericoloso sporgersi, ça avait vraiment de la gueule ! Et c'était bien plus rigolo que : "ne pas se pencher au-dehors". Ça claquait comme une bulle de la BD Blek le Roc !

 

L'obscurité avait sorti sa grande gomme. L'océan était maintenant un lointain souvenir. Le paysage disparaissait. On ne distinguait plus qu'une enfilade de cubes et parallélépipèdes : des maisons et des petits immeubles. Le train traversait alors à toute vitesse la grande banlieue parisienne qu'on appelle aussi "grande couronne".

Ces formes sombres étaient saupoudrées d'une guirlande lumineuse : une fée semblait y avoir abandonné les mille et un éclats étincelants de son collier d'ambre.

La vitesse du train égrenait les lumières de la ville. Elles me fascinaient.

Comme ces allumettes cachées sur une étagère en hauteur dans la cuisine, que je craquais parfois en cachette. À m'en brûler le bout des doigts.

 

 

Un trouble profond.

 

Je devinais, pour chacune des lumières qui brillaient de l'autre côté, une famille rassemblée autour d'une table. Mon cœur se serrait soudainement. J'avais la sensation d'être abandonné, d'être seul au monde. De l'autre côté de la vitre, mes semblables, de ce côté-ci, le vide. Ma famille terrestre, celle dont j'avais revêtu les habits génétiques et embrassé la condition socioculturelle, était pourtant, bel et bien là.

 

Les blessures lumineuses se succédaient les unes aux autres. Á un rythme effréné. L'arrivée était proche. Les enfants, fatigués par plusieurs heures de voyage debout, allaient s'assoir dans les compartiments. J'étais làà me morfondre, le cul collé au skaï de la banquette, à regarder par la vitre, encore et encore, les lumières de la ville. Si le skaï verdâtre était le cuir de la bête du rail, le mien était en train de se tanner.

J'ai toujours ressenti cette sensation d'avancer dans la vie tout en étant à côté du vrai moi-même.

Bien plus tard, une information précise dégringolera dans ma vie par l'intermédiaire d'une voix venue de nulle part. Le messager mystérieux me glissera à l'oreille un nom de famille (avec plusieurs orthographes possibles) accompagné d'un prénom désuet : Eugène.

 

Ce que je raconte ici, n'est ni le fruit d'un scénario concocté lors d'une séance d'hypnose régressive, ni le résultat ébouriffant d'une séance de respiration holotropique. Cela ne découle pas non plus des élucubrations d'une imagination trop fertile.

Je suis avant tout un adepte de l'analyse. Celle qui doit envisager  tous les points de vue multiples, celle d'une pensée qui envisage un problème sous tous les angles possibles. La nécessaire distinction entre objectivité bornée et subjectivité trompeuse est essentielle. Je ne veux en aucun cas démontrer ici quoi que ce soit, mais tout simplement témoigner objectivement d'une expérience dite "paranormale".

 

Tout a commencé par des rêves étranges. Ceux que l'on qualifie de prémonitoires car ils annoncent des évènements à venir. Il y a eu notamment ce rêve angoissant où, entre autres, le sang jaillissait à gros bouillons de la tête d'un de mes proches. Quelques mois plus tard, celui-ci était atteint d'une maladie du sang.

Une maladie rare provoquée par une défaillance de l'ADN. Donc absolument imprévisible par le radar des sens. Comme celui du chien qui trouve la truffe.

Pour le rêveur, ces rêves sont immédiatement identifiables car animés par une force surnaturelle. Ils l'ébranlent, le laisse perplexe. Il faut bien sûr les décoder, car ils sont métaphoriques. C'est d'ailleurs bien plus facile de le faire à rebours, une fois que l'évènement annoncé s'est réalisé.

 

Puis j'ai entendu cette voix.

 

Si à un moment de votre vie vous entendez des voix, deux possibilités s'offrent à vous. La première, vous ouvrez la boîte aux questions, la seconde, vous consultez un médecin qui vous gavera de neuroleptiques. Mais si vous avez la patience et la curiosité d'attendre et que vos vérifez la pertinence des informations reçues, vous ouvrirez ensuite en grand la boîte à questions. Vous accepterez alors que l'information concernant votre futur puisse, non seulement exister, mais vous parvenir par un biais mystérieux.

 

Quand vos rêves prémonitoires ainsi que les messages donnés par une voix mystérieuse se révéleront exacts, vous n'aurez alors plus aucun doute. C'est ce qui m'est arrivé.

 

Intrigué par la succession de ces expériences dites "paranormales", j'ai entamé des recherches pour essayer de retrouver la trace de cet Eugène dont le nom m'avait été donné à l'oreille. Pour cela, il faut rester objectif, ne pas partir dans des spéculations oiseuses. Douter, toujours douter. Cette recherche, sans autre indication qu'un nom et un prénom, revenait à chercher une aiguille dans une botte de foin.

 

Je retrouverai la trace d'Eugène deux ans plus tard. Ce prénom d'un autre temps m'avait égaré. Les personnes portant ce nom (qui s'écrit de plusieurs façons) accompagnés de ce prénom sont légions.

C'est grâce à l'intuition que j'ai retrouvé sa trace. Elle m'a fourni un indice précieux, un mot qui résonne pour moi et pour lui. Résonner est un euphémisme.  Eugène n'était pas qu'un simple défunt qui cherchait à me contacter. Un lien fort nous liait à jamais : j'étais lui, il était moi !  À moins que ce ne soit une âme collée à la mienne. Telle une sangsue. Mais pourquoi se dévoiler ? Pour avoir le premier rôle ?

 

Cet indice, c'est le mot explosion. Ce mot m'a permis de "googliser" Eugène en quelques clics, alors que j'avais, infructueusement déjà balayé le WEB. Cet indice m'est apparu comme une évidence.

C'est en regardant le rivage, de l'autre côté de la baie, là où mes grands-parents habitaient que mon intuition m'a donné la clé nécessaire à mes recherches. Ce jour-là je me remémorai un épisode presque cocasse, celui, ou voulant effectuer des travaux dans la maison de ma grand-mère, on devait débarrasser l'appentis dans lequel mon grand père avait entreposé, bien à l'abri des regards, une mine, quarante ans auparavant. L'objet métallique, à manier avec une extrême précaution, ressemblait à un modèle réduit de soucoupe volante. Mon granf-père, maçon et ancien "poilu", avait récupéré l'engin pour éventuellement creuser un puit. Pour accéder à l'eau en Bretagne il faut souvent dynamiter la roche du sous-sol (granit).

Nous avons dû déposer la mine à la gendarmerie, car les gendarmes ne voulaient pas se déplacer pour la récupérer (les courageux) !  C'est la boule au ventre, que nous avions parcouru les quelques kilomètres qui nous séparaient de la gendarmerie, la mine posée sur la banquette arrière d'une Peugeot 404.

C'est en me remémorant cette histoire cocasse que me vint soudainement l'illumination. Il fallait que j'accole le mot "explosion" à mes recherches.

Je ne savais pas encore qu'Eugène avait péri  en 1945 dans l'explosion accidentelle d'un tas de mines !

 

Je retrouvais ainsi, en quelques clics, la trace d'Eugène.

 

L'intuition est une étoile filante.

 

Notre cerveau joue petit bras, même s'il semble mouliner à toute berzingue. Alors que des millions d'informations se présentent instantanément à lui, il n'en retient consciemment qu'une quarantaine. Le reste glisserait dans un disque dur appelé "inconscient". De temps à autre, Jim Hasard, un barman facétieux, agiterait le tout dans un shaker neuronal pour nous servir un cocktail surprenant et inattendu appelé "intuition".

 

 

Pour les physicalistes, intuiter, c'est accéder aux fichiers cachés de notre inconscient pour en tirer une information irrationnelle. Mais paradoxalement une information pertinente, alors qu'elle ne procède à priori, ni du raisonnement logique, ni de l'expérience !

Pour les sceptiques indécrottables, accéder aux bribes d'un futur possible ou obtenir la résolution fulgurante d'un problème insoluble tient tout simplement de la magie. Et pourtant Ramanujan, le Mozart des mathématiques, qui recevait ses équations du ciel (« Une équation pour moi n'a aucune signification, à moins qu'elle ne représente une pensée de Dieu») est bien la preuve irréfutable d'un ailleurs qui fait parfois irruption dans notre monde. Ramanujan n'avait rien d'un magicien. Il prétendait tenir ses équations d'une autre dimension. Des équations passées à la postérité alors qu'elles n'étaient pas pensées par lui-même,  mais données par une déesse indienne (Namagiri).

Bien que l'intuition soit intimement liée à notre conscience, elle semble bien provenir d'un autre champ informationnel. Les plus grands penseurs ont essayé de percer son mystère : Platon, Einstein, Bergson, Poincaré, Kant, Einstein. En vain.

 

Une fois googlisé Eugène, et pris connaissance de sa mort accidentelle dans une explosion. Je devais me rendre à l'évidence : nous avions bien ensemble ce point commun : une explosion !

Je m'explique :

Je souffre moi-même dans mon sommeil d'un étrange et désagréable phénomène qui se manifeste de temps à autre dans mon sommeil : une énorme déflagartion se produit dans mon cerveau ! Je me réveille alors en sursaut, groggy, dans un état de sidération totale. J'ai d'abord envisagé la piste pathologique,  puis comme tout redevenait normal dès le matin, j'ai vite rangé ces phénomènes désagréables dans les oubliettes de l'inexplicable. Alors qu'il s'agissait en fait de la résurgence d'une mémoire traumatique. Une déflagration  de 1945 ! Celle qui avait tué Eugène.

 

J'ai alors eu la certitude d'avoir mis le doigt sur une de mes vies antérieures !

 

 

L'âme peut-elle être rassasiée par une seule et unique vie ?

 

Je suis moi-même un sceptique qui aime avant tout raisonner. En long, en large, en profondeur. Et bien sûr, j'aimerai atteindre la quatrième dimension.

 

Si je me fie à la pensée scientifique dominante, un carambolage neuronal aurait créé un certain Eugène dont nom et prénom m'auraient été soufflés à l'oreille ! Pourquoi pas !

Je retrouve, dès le début de mes recherches, la trace de plusieurs Eugènes avec le même patronyme. Mais pas celui que retrouverai par la suite. Il est mort en 1945 dans une violente explosion. L'intuition me guide dans mes recherches en m'amenant à conduire mes recherches en faisant référence à une explosion. J'identifie alors rapidement un Eugène, tué par une méga-explosion. Comme celles qui, parfois, me tirent sans raison, de mon sommeil.

 

Surprenante coïncidence !

 

Un embrasement aléatoire de neurones peut-il programmer une telle coïncidence ?

Le hasard serait capable de créer un mauvais génie qui se jouerait de moi ? Un mauvais génie  qui me donnerait le nom en clairaudience d'un homme ayant réellement existé pour se jouer de moi comme un mentaliste ? Il aurait poussé le vice à programmer en amont des explosions dans mes songes pour parfaire sa tromperie !

De nombreux scientifiques se rangent encore malheureusement derrière Cabanis qui au XVIII e siècle déclarait haut et fort : "Le cerveau sécrète la pensée, comme le foie sécrète la bile". Cette approche des choses a été vite été récupérée en France par une pensée mainstream, matérialiste, qui se dresse contre toute forme de spiritualité au nom de la science pure et dure. Une pensée qui, d'ailleurs, considère toujours toute approche spirituelle comme la première marche qui mène le peuple à une fumerie d'opium.

 

 

Un petit caillou pour m'indiquer le bon chemin ?

 

Si mon imagination avait glissé à mon oreille un nom et prénom à mon oreille, elle aurait choisi des noms plus flatteurs pour contenter mon égo. Comme Sitting Bull ou  celui de l'atlante Aïsar. Mais pas Eugène ! Diminutif Gégène !

Mais, sapristi, qui m'a soufflé à l'oreille ce foutu nom et ce prénom ridicule, tiré d'un bottin cramoisi ? Un bottin à la Modiano !

Un esprit farceur ? Mon inconscient ? Ou bien alors un messager bienveillant de l'autre monde, tellement soucieux de mes pas qu'il a déposé cette information comme un petit caillou pour m'indiquer le bon chemin ?

 

Mais qui à mis un bâton de dynamite dans mon crâne ?

Et qui s'amuse à en allumer la mèche de temps en temps ?

 

L'explosion accidentelle qui a tué mes Eugènes en 1945 a été documentée par un historien.  Je dis mes Eugènes, car ils sont deux, portant phonétiquement le même nom avec le même prénom, à périr dans cette explosion. Deux pour le prix d'un, comme un vulgaire paquet de lessive. Si l'au-delà me complique singulièrement la tâche.  Si les déflagrations qui me tirent régulièrement de mon sommeil, me relient directement à Eugène. Lequel-est-ce ? Mystère ? Mes choix actuels de vie pourraint-ils s'expliquer par l'expérience d'une vie précédente ? Possible. L'un était père de plusieurs enfants et un peu plus âgé, l'autre plus jeune et célibataire. Ces inquiétantes déflagrations nocturnes qui perturbent parfois mon sommeil, sont liées à un traumatisme vécu lors d'une autre vie. Elles n'ont pas de cause pathologique, et ne sont en aucun cas à traiter avec des anxiolytiques.

Reste la lancinante question de la réincarnation. S'inscrit-elle comme la péripétie d'une impitoyable mécanique cyclique ? Celle de " l'éternel retour " cher à Nietzsche et aux stoïciens ? Comme le rôt récurrent d'un infini qui n'a pas fini de nous en faire baver ? Buvons-nous, avant de revenir, comme dans la mythologie grecque, l'eau du fleuve Léthé, pour oublier nos vies précédentes ?

 

A-t-on le droit inlassablement à un nouveau tour de manège pour essayer (en vain) d'attraper la queue du Mickey métaphysique ? La réincarnation s'inscrit-elle au sein d'un cycle karmique, un cycle d'évolution des âmes ?

 

 "Ici, l'âme se trompe - lorsqu'elle a peur -

car la Vie vit éternellement "

(Dialogues avec l'ange)

 

La mort d'Eugène est survenue en 1945 alors que le territoire français était en grande partie libéré à l'exception de quelques poches de résistance allemande sur le littoral ouest. Eugène vivait dans l'une d'elles. Les habitants de celles-ci devaient ressentir une énorme injustice. Subir le joug allemand alors que le reste du territoire avait retrouvé la liberté. Dans ces zones, assiégées par les Alliers et donc privées de tout ravitaillement, les restrictions alimentaires étaient terribles. La moindre racine était recherchée pour être cuisinée, si comestible. Pour ma part, j'ai toujours eu l'impression d'être dans ce monde un peu à côté de mes pompes, de passer à côté de la liesse, comme celle qui a suivi la libération.

 

 

Dès le boulevard Montparnasse, on troquait à l'arrivée la fraîcheur océane et l'air iodé contre une surprenante et délicieuse touffeur aux parfums d'hydrocarbures et d'épices urbaines. Une fois les habitudes retrouvées, la vie reprenait dès le lendemain son cours.

Ce train des émotions, celui de Verlaine (Âme, te souvient-il, au fond du paradis, De la gare d’Auteuil et des trains de jadis), n'a jamais trouvé de terminus dans ma tête. Au gré des arrêts en gare, j'ai découvert les mystérieuses et répétitives lumières des "infinity mirrors" de Yayoi Kusama. Elles aussi sont de l'autre côté, sur l'autre rive. Comme ces lumières sur les photos ci-dessous.

 

"L'art, c'est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art" dit Robert Filliou. D'où ce Divali en écho du passé.

 

 

 

DIWALI 2 série : DIVALI 2
DIWALI 3 série : DIVALI 3
DIWALI 4 série : DIVALI 4
DIWALI 5 série : DIVALI 5
DIWALI 6 série : DIVALI 6
DIWALI 7 série : DIVALI 7