La poétique de la Barque

L'eau à une personnalité. C'est une danseuse qui  si elle aime faire des rondes, tourbillonner et virevolter aime mais aussi méditer.

Cette sauvageonne de naissance se désole quand elle se voit matée, asservie ou pire, mise en bouteille ! Pour l'eau de la Loire, rebelle de chez les rebelles, une petite inondation de temps à autre, est bien la preuve d'un esprit d'indépendance.

L'indomptable a néanmoins quelques indulgences pour sa sérénissime cousine, la hautement canalisée eau de Venise. Cette flaque d'eau labyrinthique, tirée à quatre gouttes, où se reflètent frasques carnavalesques et merveilles architecturales, a la classe !

Pas comme cette eau laborieuse et butineuse des hortillonnages ! Un peu croupie et assoupie. Dépendre de vannes grossières et de digues rustiques n'est pas très glorieux. L'eau est naturellement libre et impulsive, du ruisseau au torrent. Elle est folâtre et imprévisible, c'est sa nature profonde. L'erreur, c'est l'eau calme des étangs, avec ses carpes dedans et son spleen dessus. Triste comme l'eau d'une bassine ! Cette endormie, adepte du carpe et Diem, attend et attend toujours le prince charmant comme la piscine d'été attend le baigneur en hiver. Mais elle ne reçoit guère que la visite du petit bouchon rouge du pêcheur à la ligne.

Toutes ces configurations sont des océans miniatures ou le moindre clapotis peut devenir tempête. La barque qui est d'ordinaire une bête calme à la carapace membrée et varanguée, peut s'y retourner, vulnérable comme une tortue sur le dos.

La barque n'est pas une ambitieuse,  elle est avant tout timide et surtout pleine d'humilité. Elle a beau faire de la gonflette, elle n'aura jamais la carrure d'un coursier des mers. Elle se contente alors des eaux sans histoire. C'est une starlette pour vaguelettes. La barque a sur l'eau la légèreté du pipeau face à l'orchestre. Sans trémolo superfétatoire.

Ex-voto (Sanctuaire de Notre-Dame de Laghet)

Sa fonction a tout d'abord été utilitaire, les flonflons et canotiers du bord de Marne sont venus bien après. Sa forme expérimentée depuis des siècles par l'homme  est  déterminée par les lois de la physique. Faite de bois, de peaux cousues, de roseaux tressés, elle est avant tout ce petit miracle de simplicité ingénieuse qui a permis à l'homme dès les temps  anciens "de marcher sur l'eau". L'autre rive lui était enfin accessible. Des nouvelles  zones de pêche, de cueillette et de chasse étaient désormais à portée de rame.

Mosaïque (Égypte)

Elle va vite occuper une place dans l'imaginaire, et rentrer dans les mythologies et légendes. La barque est l'artefact qui, symboliquement, ouvre le passage vers les mondes mystérieux. Elle permet ainsi d'échapper au déluge, de s'approcher des Dieux et d'accéder au royaume des morts.

(La barque de Charon : Michel-Ange - illustration en tête de page).

C'est cette portée symbolique qui inspirera d'abord les artistes, l'exploitation de la barque dans les compositions artistiques en tant qu'objet graphique fortement structuré  ne viendra qu'à la fin du dix-neuvième et début du vingtième siècle.

Georges Braque

La barque c'est bien plus qu'un mot c'est avant  tout une forme efficace reconnaissable d'un continent à l'autre. Une forme dont les lignes de force sont issues d'une géométrie primitive. Les artistes qui naviguent mieux que quiconque sur le fleuve de la communication se sont appropriés sa simplicité évocatrice. La  présence picturale de barque est forte, car universellement partagée.

Melaine Favennec Melaine Favennec - Barque